Résumé
A la fin du XVIe siècle à Ferrare, sont organisés de grands
banquets et de somptueuses fêtes de cour qui atteignent une magnificence
inégalée. Ces formes artistiques éphémères sont le lieu d’expériences et
d’innovations. Aujourd’hui encore peu connues, les fêtes ferraraises apportèrent
les ingrédients nécessaires au tournant artistique vers le style baroque.
Girolamo da Carpi (2), dessin préparatoire pour la fête L'Isola Beata à Ferrare (1569),
Ferrare, Bibliothèque Ariostea
Présentation
La notion d’éphémère correspond parfaitement à l’art de cour
que favorisent les seigneurs de Ferrare à la fin du XVIe siècle. Des grands
banquets imaginés par l’ingénieux maître d’hôtel Cristoforo di Messisbugo pour
la table ducale aux somptueuses fêtes de cour, que l’on connaît aujourd’hui
grâce à plusieurs manuels culinaires et chroniques de l’époque, ces deux formes
d’art éphémère atteignent leur apogée à Ferrare sous les deux derniers ducs,
Hercule II et Alphonse II d’Este. Il s’agit d’exalter la puissance de la
famille d’Este, d’impressionner les invités de marque et de rivaliser avec les
autres cours sur les plans artistiques et politiques, en premier lieu avec la
cour des Médicis de Florence.
C’est à l’initiative du duc Hercule II d’Este et de son frère
le cardinal Hippolyte II d’Este, au milieu du XVIe siècle, que sont donnés de
grands banquets où le raffinement de la vaisselle de table impressionne autant
que les intermèdes musicaux et les pièces de théâtre jouées pendant les repas. Alphonse II d’Este, le fils d’Hercule II, innovera à son tour,
tout en perpétuant la tradition festive ferraraise. Il commande à ses artistes
et ses architectes l’organisation de cinq grandes fêtes à thème chevaleresque,
appelées cavallerie, entre 1561 et
1570, à l’occasion de cinq événements
politiques importants. La plus
spectaculaire d’entre elles, L’Isola Beata,
est donnée en 1569 en l’honneur du passage à Ferrare de l’archiduc Charles d’Autriche.
La ville entière est alors transformée en une vaste scène de spectacle. L’ensemble
du réseau de canaux est utilisé pour le défilé d’une parade de monstres marins
et pour l’organisation d’une naumachie. L’essentiel de l’action scénique se
déroule autour d’une île artificielle et des tribunes de bois sont érigées au
bord de l’eau.
Présenter les caractéristiques des fêtes ferraraises, c’est
présenter les éléments propres à toute fête chevaleresque qui s’inscrit dans la
tradition des tournois médiévaux mais c’est aussi montrer les apports en termes
d’innovations scéniques et artistiques. Tout d’abord, le spectacle ne se
déroule plus dans un espace délimité mais investit la ville entière. D’autre
part, les machines flottantes, dessinées par Pirro Ligorio (le directeur
artistique de la Villa d’Este à Tivoli, villa du cardinal de Ferrare Hippolyte
II d’Este) font preuve d’une grande imagination et les effets pyrotechniques,
les architectures éphémères et les machineries sont particulièrement
sophistiqués. Enfin, pour servir l’action scénique, c’est l’œuvre littéraire de
l’Arioste, Le Roland Furieux, qui est
utilisée et qui deviendra une source d’inspiration intarissable pour les
festivités des plus grandes cours. Le recours à la magie y a sa part belle. Les
Fêtes des Plaisirs de l’Ile Enchantée
à Versailles de 1664 ne rappellent-elles pas le monde merveilleux de L’Isola Beata ?
Les fêtes ferraraises sont tout à fait modernes pour leur
époque car il ne s’agit plus seulement d’un cortège suivi d’une pièce de
théâtre puis d’un exercice équestre mais d’une œuvre d’art totale où tous les
arts fusionnent en harmonie et où le moment le plus créatif devient l’intermède
musical. Ce dernier inspirera la forme du ballet de cour et le concert à trois
voix féminines introduits dès 1580 à Ferrare, ainsi que les grandes fêtes
médicéennes de la toute fin du XVIe siècle puis la forme plus baroque de
l’opéra au début du XVIIe siècle.
Les banquets « théâtralisés » et les fêtes des ducs
d’Este marquent ainsi l’apogée des arts éphémères à Ferrare mais au-delà, on
peut avancer qu’elles jouèrent un rôle primordial dans la construction de
nouveaux modèles artistiques.
Ce sujet fit l'objet d'une conférence au Festival de l'Histoire de l'Art 2013 au Château de Fontainebleau.